Le selfie est-il un outil du féminisme ? « Verity Journal

Le selfie est-il un outil du féminisme ?

Le selfie, faut-il pleinement l’assumer ou savamment l’occulter ? Lorsque l’on brandit fièrement son téléphone pour immortaliser son minois du jour, il y a toujours ce petit regard furtif pour vérifier non sans anxiété qu’on nous espionne, ou pire, qu’on nous juge. Pourtant, le selfie revisité par les féministes du web semble prendre une dimension plus idéologique et militante, permettant une forme de revendication ainsi que l’accès à la connaissance et une certaine fierté de soi.

 

 

Ecrit par Sophie Degras

Illustration de Justine Potin

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Selfie & Féminisme

 

 

Prendre un selfie en public, c’est franchement la honte. Il suffit de lever les yeux de son écran pour voir sa crainte vérifiée par des moues désapprobatrices et des levers de sourcils moqueurs. Le jugement est tombé : oui, tu es vaine et ridicule. Bien heureusement, des moralisateurs moins chevronnés, comme la chercheuse Kate Warfield, ne se sont pas arrêtés à ce cliché. Prenant le sujet au sérieux, elle aborde ainsi une démarche scientifique et mène une enquête rigoureuse auprès de jeunes femmes, pour étudier leur rapport à cette auto-représentation. Elle distingue alors plusieurs types d’expositions de soi. Le selfie serait alors à la fois un appareil photographique, une scène de théâtre, et un miroir. Si on part de ce principe, le corps devient alors point de vue sur le monde, et le selfie un regard, une manière d’aborder son être dans un environnement donné. Et pas juste une baignade narcissique dans notre reflet.

 

La pratique féminine des selfies

Se prendre en selfie, c’est avant tout une recherche de légitimité, on joue un jeu sur scène. Quand mes amies m’envoient des selfies, c’est toujours sur le même mode : ils ont été pris en privé, soit dans une chambre, la salle de bain, une cabine d’essayage etc. L’envoi est aussi toujours introduit par un message type : « Bon, je sais que c’est ridicule, mais regarde, tu aimes ? ». On sent une réelle crainte de se sentir jugée, particulièrement sur le résultat. 

Un autre type d’exposition est la prise de vue de type « mannequin ». Certaines filles font en effet très attention à la lumière, la posture, les cheveux, le maquillage, jusqu’à y faire des retouches ensuite. Elles empruntent également les poses et les conventions des mannequins et des influenceuses pour les imiter. Qui ne s’est jamais surprise à essayer de révéler la Bella Hadid  ou la Kendall Jenner qui sommeille en soi ? Il n’y a pas de honte à avoir.

Enfin, le dernier type d’exposition est ce que la chercheuse nomme “la recherche du #realme”, soit le reflet du miroir. L’image doit paraître réelle, authentique et sensée, il faut éviter l’effet « fake ». Le parfait selfie est donc celui qui satisfait et semble authentique. 

Alors, pourquoi la prise de selfies ? Globalement, les filles disent que se prendre en selfie les rend heureuses, ou que cela leur fait prendre confiance en elles. Elles se sentent bien si l’image renvoyée d’elles est bonne, mais aussi tristes, nerveuses, frustrées ou encore vulnérables quand l’image renvoyée n’était pas celle attendue. C’est une sorte de test à soi-même, un moyen de se découvrir et de s’accepter. 

 

Le selfie, bastion ultime de la misogynie 2.0 ?

 

Selfie = vanité féminine ? La chercheuse Anne Burns avance que le selfie est construit dans le discours comme étant une pratique genrée ce qui active sa dévaluation par une association avec la vanité et la trivialité féminine. On retrouve le cliché de la fille narcisse, légère, amoureuse de son reflet, dont la principale préoccupation est de minauder. Une fois le selfie établit comme vain, cela perpétue le cercle vicieux que les femmes prenant des selfies sont vaines, et que les selfies connotent la vanité parce que ce sont des femmes qui les prennent. C’est d’ailleurs ainsi que s’est développé la figure de l’“attention whore”. Ce terme illustre bien tout le dégoût contenu autour du discours des selfies focalisé sur les femmes. 

 

Un lien assez fort se dessine également entre les selfies et la sexualité. Le discours populaire contribue à la dévaluation des jeunes femmes en les présentant comme sexuellement impudiques. Il y a l’idée selon laquelle plus une femme montre son corps, plus elle va générer de « likes ». Les femmes se livrant à cette pratique n’essaieraient donc que d’attirer l’attention, en se présentant comme vulgaire pâture.

Anne Burns souligne que cette vision des choses identifie la femme comme déviante et ayant besoin d’être contrôlée, ce qui légitimise d’imposer une discipline. Il faut donc agir et ressembler aux normes admises pour prendre un bon selfie. On se moque des corps de femmes indésirables, en surpoids, «indisciplinés». Les selfies, selon la chercheuse, sont dévalués pour légitimer l’ordre patriarcal de la société en obligeant les individus à accepter le fait d’être noté, gouverné, et situé discursivement. La vidéo de W Magazine « How to take a selfie like a supermodel » par exemple reflète bien cette culture de la discipline du corps féminin, et le nombre restreints d’expressions possibles pour les femmes. Etre mince, jeune, bien entretenue sont des signes d’un « soi parfait », le corps de la femme étant constamment vu comme imparfait et hors de contrôle.

 

Le selfie, genre cathartique permettant l’empowerment de la femme

 

Et si, au lieu d’être qu’un outil de dévalorisation, le selfie pouvait servir une mentalité complètement inverse et servir à s’assumer voire même s’affirmer ? Le selfie est l’arme d’une jeunesse arty qui ose et qui explore le concept d’identité et de genre. Pour Katrin Tiindenberg et Edgar Domez Cruz, l’actuelle « économie visuelle » mène les gens à se sentir en inadéquation et insatisfaits d’eux même.

(…)

 

On ne nomme plus Petra Collins, qui s’est fait connaître par sa pratique frénétique de ce néo-féminisme de l’ère digitale. Son compte Instagram est dominé par les tons pastels, remplis de selfies, de stickers, de féerie. Mais au lieu d’être une ode au merveilleux monde de Barbie, chaque image postée sur son compte est au contraire une déconstruction des stéréotypes féminins et de leur connotation néfaste pour les femmes. Sur certaines photos on peut voir des jeunes filles ayant les aisselles non épilées, l’artiste elle-même se prenant en selfie avec de l’acné, sans maquillage. Elle refuse ainsi les codes normatifs et consuméristes de l’esthétique classique et affirme dans sa singularité un nouveau type d’esthétique appuyé par le ton cool, moderne, drôle de ses publications. En ne se montrant pas sous son jour le plus attractif pour un homme, elle se désexualise et contrôle son image en se débarrassant de l’étiquette « objet sexuel ». 

La culture 2.0 ne serait donc pas qu’un outil de dictature d’un corps parfait, d’un idéal de beauté auprès des femmes. C’est également, grâce à une génération créative, un moyen de se découvrir et de jouer avec son image pour se l’approprier. Appréhender les différentes facettes de son self, telle est la mission des féministes reines d’Instagram.

 

– Retrouvez l’article complet dans le n°2 de Verity Magazine

 

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