Film Noir, bande originale d’une ex-mariée « Verity Journal

Film Noir, bande originale d’une ex-mariée

Photo de Douce D’ivry (De gauche à droite Alex, Martin, Josephine, Matthieu et Victor)

Nous avons parlé avec nos amis artistes du nouveau groupe de rock français Film Noir. C’est le deuxième projet musical des multi-talentueux frère et sœur Alexandre et Joséphine de la Baume. Pas très difficile d’être convaincu par les mots incarnés et les mélodies envoûtantes, du rock d’avant internet, avec un groove années 60 et des undertones de pur rébellion, “pour une fois” en français. Nouvelles romantiques, comme si le mur de Berlin venait fraîchement de tomber, musicalement parlant.

 

VERITY: Pourquoi ce nom “Film Noir” et pourquoi refaire un groupe avec ton frère Alexandre?

 

JOSEPHINE (lead voix): Il y a quelque chose de très cinématographique dans cet album. Et aussi c’est comme un film de cette histoire d’amour qui se termine, sur une femme qui essaye de survivre après la rupture, des fantasmes grandioses qu’on a dans ces moments là, la mélancolie. Et c’est vrai que j’avais énormément de visuels au moment de l’écriture des textes. C’est comme si j’écrivais un scénario et pas juste un album. C’est pour ça que dans les clips on s’est concentré dessus pour que ça rassemble à ce qu’on avait imaginé visuellement en écrivant les chansons. Et pourquoi refaire un groupe avec mon frère? Parce que ça se passe plutôt bien qu’on travaille ensemble (rires). Sauf que cette fois on a travaillé assez différemment, d’abord on a travaillé sur le texte et ensuite la musique.

 

ALEXANDRE (Clavier et voix): Tout est parti des textes de Joséphine, ça a façonné le son du groupe d’une certaine façon. La question c’était comment transformer ces textes en musique ? Et c’est là qu’on s’est rendu compte qu’on avait besoin d’un groupe authentique.

 

Comment vous êtes vous rencontrés avec les autres membres de la groupe? 

 

ALEXANDRE: De pas mal d’amis en commun, de la nuit parisienne, des recommandations… Puis on a commencé à travailler ensemble, et au fur au mesure, de soirées en soirées et de répètes en répètes, la magie a opéré. 

 

JOSÉPHINE: La magie du rosé ! (rires

 

Une auteure-interprète française de renommée a dit récemment dans une interview, qu’elle avait besoin d’être libre pour réussir enfin sa carrière de musique. Que les hommes et les relations l’avait empêché d’avancer sereinement. Vous êtes d’accord? 

 

JOSEPHINE: Non, pas forcément je suis pas d’accord. Je pense que tu peux être dans une relation amoureuse qui t’épanouie, je pense que tu peux travailler à deux. J’ai toujours le fantasme des âmes sœurs. J’admire les couples qui font des choses ensemble. Ton ami peut être ton meilleur partenaire créatif. Vous vous connaissez profondément, littéralement. 

 

ALEXANDRE: En gros, on va tous être viré le moment Joséphine trouve son partenaire créatif (rires de tout le monde), on est le “stand by”. 

 

JOSEPHINE: Je pense que quand on est malheureuse sentimentalement, on écrit des choses un peu mieux. On écrit des choses plus vibrantes, en tout cas en ce qui me concerne. 

 

Tu pense que l’espace est nécessaire pour une femme de réussir

dans l’industrie de musique ? 

 

JOSEPHINE: Pas forcément. Mais je pense que quand on est seule on a l’espace de s’exprimer totalement, peut-être être amoureux prend beaucoup de place. 

 

Je parlais plus de la rivalité homme/femme, deux artistes musiciens, et la femme se sacrifie pour le succès de son partenaire? Je ne parle pas forcément de toi et ton ex-mari musicien producteur!

 

JOSÉPHINE: Je sais, je sais. Ben, là je suis entourée par les hommes 

 

MATTHIEU (Batterie): Mais nous n’avons pas ce problème là, au contraire, on est tous ensemble à égalité. On fait un bloc familiale, il n’y pas de rivalités ou oppressions. 

 

Avez-vous vu ça dans la musique, des difficultés pour les filles de s’exprimer dans l’industrie? 

 

ALEXANDRE: Ah bien sûr. Je pense qu’il y a toujours un truc un peu paternaliste, je ne sais pas si c’est international ou pas, mais surtout dans le vieille école française, les producteurs c’est 90 % des mecs. Dans les labels c’est beaucoup des mecs aussi, dans les postes de décisions. Il y a un petit côté “Ma petite, je vais te montrer comment ça se fait”. Nous on a pas vraiment vécu ça, parce qu’on a toujours travaillé avec des gens intelligents et de leur temps. Mais j’ai plein d’histoires de copines et amies qui ont eu le sentiment que, parce qu’elles étaient une meuf, leur statuts de productrices ou créatrices n’était pas pris au sérieux, et il fallait toujours la mettre en doublon avec un autre prod ou auteur-compositeur. 

 

VICTOR (basse et voix): Ça s’évite ça après. Les hommes comme les femmes, ils décident avec qui ils veulent travailler. Tu peux choisir avec qui tu veux travailler. 

 

JOSEPHINE: Personnellement j’ai jamais expérimenté ça dans la musique, mais plutôt dans le cinéma. Alors oui ça existe, mais de moins en moins j’imagine. 

 

Pourquoi chanter en français cette fois? C’est important? 

 

JOSEPHINE: Parce que c’est une très belle langue, j’avais envie d’écrire dans cette langue là. Et comme c’est un projet très personnel, c’est comme si je me parlais à moi-même, donc dans ma langue maternelle. Mais il y a certaines chansons en anglais, parce que je m’adresse à quelqu’un qui parle anglais. Et puis, je trouve ça dommage de pas utiliser notre langue.

 

Quels groupes de rock français vous ont inspiré? 

 

JOSÉPHINE: Les Rita Mitsouko, Jacques Dutronc 

 

MARTIN (guitare et voix): Patrick Coutin

 

MATTHIEU: Gerard Manset

 

 

Film Noir, live @ La Boule Noire, le 22 novembre 2019, lancement de leur premier EP.

 

 

Et les groupes anglophones? 

 

ALEXANDRE: On a pas tous des goûts similaires, c’est ça qui est intéressant. Victor aime beaucoup Angèle (Rires généraux). Avec Martin, on écoute Deerhunter et Big Thief, c’est génial ! 

 

JOSEPHINE: Après sur l’album il y a des batteries qui sont inspirées par le groupe de filles punk Malaria, des années 90’s, qui a une manière de faire des batteries un peu loose. Et on a fait une cover de Demain Berlin de Guerre froide.

Mais c’est plus des choses visuelles qui m’inspirent, des images, des visages. Par exemple une image d’un documentaire d’Andrew Dominik, sur Nick Cave, un moment où sa femme marche sur la plage, une image très belle en noir et blanc. Et ça, lié avec ce qui m’arrivait dans ma vie, ça a donné “La mariée – Vague à l’âme”. Le mirage d’une femme comme ça qui à l’air de s’enfouir dans le brouillard de la plage à Bristol. 

 

 

 

C’est quoi la musique pour vous? Un échappatoire? Une addiction? Un truc qui vous a sauvé à un moment donné dans votre vie? Pourquoi vous avez fini par devenir musicien? 

 

ALEXANDRE: C’est un peu tout ça. Pour moi c’est la réponse que j’ai trouvé à une forme de frustration. J’avais essayé les films aussi. Mais c’est en écrivant des chansons et des mélodies que cette chose-là a trouvé une voie d’expression. Un besoin irrépressible d’exprimer un truc, qui s’exprime dans la musique.

 

JOSEPHINE: Je dirais que c’est l’expression la plus libératrice, cathartique, et percutante parce que c’est la manière la plus directe de communiquer. Tout le monde est ému par la musique, c’est une sorte de langage, plus efficace et rapide.

 

Politiquement parlant? 

 

JOSEPHINE: Émotionnellement.

 

MARTIN: C’est une addiction plus qu’autre chose, je suis toujours à la recherche d’une nouvelle drogue et un nouveau morceau qui va me donner envie de l’écouter en boucle jusqu’à l’épuisement, et c’est juste addictif. 

 

A quel âge as-tu commencé cette addiction? 

 

MARTIN: Depuis toujours ! Ce que je veux dire, c’est que je suis né là-dedans, ça vient de ton entourage, tes parents, ce qu’ils mettent dans tes oreilles. Moi ça vient de mon père principalement.

 

Premier disque que t’as acheté? 

 

MARTIN : Gorillaz, Clint Eastwood 

 

ALEXANDRE: Je pense que c’est un truc un peu honteux comme les Spice Girls.

 

VICTOR: Moi c’était Marilyn Manson, j’étais très métal quand j’étais petit, vers 13 ans, et Nirvana. Je pense que ma relation avec la musique, c’est un choix de vie, pas mal de fuite, de chercher un monde particulier en permanence, par l’art en générale, c’est une éducation aussi.

 

Un oeuvre ou une artiste qui vous a inspiré?

 

VICTOR : Kurt Cobain quand j’étais jeune parce qu’il avait cette urgence de mourir. Ma famille m’a appelé Kurti quand j’étais petit. A 12 ans j’avais des jeans troués comme lui. Cette dualité de quelqu’un comme lui, comme Joséphine a dit, il y a beaucoup de douleur dans l’art. J’aimerais être joyeux et vivre ca, mais je pense qu’il y a une certaine douleur à se mettre à nu, à vouloir en vivre, à vouloir se montrer et dire des choses, beaucoup de blessures. Je pense que ca peut rendre très fort dans la rencontre humaine.

 

MATTHIEU : J’aime bien danser. J’aime bien la danse, j’aime bien l’espace de transe que ça procure aussi. Le rythme. Plus entendre ta voix intérieure et juste le message transmis par la musique, le rythme quoi. Et c’est un endroit, un sorte de “safe space”, je m’entends plus penser, j’entends plus rien d’autre.

 

ALEXANDRE: C’est pour ça que tu tapes aussi fort ? (rires

 

 

On se déploie à une vitesse folle malgré toute la conscience qu’on a de nous-même, le vrai défi c’est de vivre ensemble à tous les points de vues.

 

Le plus grand défi pour l’humanité c’est quoi?

 

JOSÉPHINE: Le plus urgent c’est le réchauffement climatique. 

 

VICTOR: Vivre ensemble aussi nombreux qu’on est, je pense que c’est le vrai défi de l’humanité. 

 

JOSEPHINE: Boire des bières en verre plutôt que plastique comme lui (Victor), si c’est pas une belle photo du futur ça !

 

VICTOR: Je suis persuadé pour cette question que le vrai challenge, je veux pas être pessimiste, mais c’est un peu le coté virus de l’homme dans la planète. On se déploie à une vitesse folle malgré toute la conscience qu’on a de nous-même, le vrai défi c’est de vivre ensemble à tous les points de vues. Le réchauffement climatique c’est un symptôme de ça.

 

JOSEPHINE: Plus vivre de façon individuelle tu veux dire? 

 

VICTOR: Non, d’être si nombreux et être d’accord de ne pas détruire la planète avec des guerres, etc. On se marche dessus. Même la recherche d’un appart à Paris ! Ca devient beaucoup trop. C’est pour ca que l’art est intéressant, parce que tu crée ta planète à toi.

C’est quoi la masculinité pour vous? 

 

ALEXANDRE: Je suis allé voir une mise en scène de King Kong Theory de Virginie Despentes, et à la fin, la conclusion de la pièce était que maintenant la libération de la femme est faite, c’est au tour de l’homme de se libérer. De sortir du carcan machiste et redéfinir son identité de façon beaucoup plus libre et ouverte. Les mecs sont en grande partie figés sur une certaine identité.

 

VICTOR: Dans l’art par contre, il y a beaucoup d’hommes qui s’autorisent à être féminin, mais dans le monde en général la masculinité n’a pas bougé depuis des siècles.

Est-ce que ces thèmes vous intéressent? 

 

JOSEPHINE: Ces thèmes m’intéressent dans la vie mais pas vraiment pour ce projet. Dans mon précédent groupe, j’ai écrit une chanson, “Bride Child”, sur les jeunes femmes en Afghanistan qui étaient mariées à l’âge de 12 ans. Cet album parle aussi de l’ego de l’homme à travers la déception d’une histoire d’amour. Mais un homme peut représenter beaucoup de choses. Dans ce que j’ai écrit et ce projet, c’est plus sentimental. 

 

Pour vous qu’est ce que c’est l’amour? 

 

MARTIN: Qu’est ce que c’est l’amour pour moi ? C’est très simple, techniquement – c’est une réaction chimique qui se passe au niveau du cerveau. C’est magnifique, je suis amoureux en ce moment d’ailleurs, c’est une sensation très belle mais qui peut faire beaucoup du mal, mais je pense qu’il faut profiter tant que l’amour dure.

 

ALEXANDRE: Pour l’amour je suis très d’accord avec cette définition de Proust : L’amour, c’est l’espace et le temps rendus sensibles au cœur.

 

Tu veux dire que tu vis ta réalité autrement grâce à l’amour? C’est propre au fait d’être amoureux?

 

ALEXANDRE: Oui je dirais que c’est l’expérience la plus profonde et sensible dans le fait d’être en vie.

 

Le désir ça fait partie de l’amour pour vous? 

 

VICTOR: Je pense que le travail de la vie c’est de savoir être amoureux en face du désir. C’est le désir qui peut merder une couple.

 

JOSEPHINE: Victor parle de la tentation là, on sent l’expérience personnelle ! (rires)

 

VICTOR: Mais on travaille toute notre vie à gérer notre désir face à l’amour. L’amour c’est une idée intellectuelle, c’est au-dessus des hommes, le désir reste très sur terre quoi.

 

Les désirs non assumés nous détruisent donc? 

 

JOSEPHINE: Man of Glory notre chanson, ça parle de la frustration de tous ces concepts attachés au mariage ou aux attentes dans une histoire d’amour. Du statut d’un homme et du statut d’une femme dans une histoire. Man of Glory, c’est ce qui empêche l’autre et ce qui est attendu de l’autre, ça parle de ça, c’est la révolte de cette femme. Cette chanson est un dialogue – elle m’a permise d’exprimer les choses que j’ai pas pu exprimer quand j’étais avec la personne. 

 

Et que penses-tu du problème de notre époque avec l’engagement et l’idée que notre partenaire amoureux va être la solution à tous nos problèmes? 

 

JOSÉPHINE: J’ai déjà eu cette réalisation. Surtout quand on a beaucoup misé sur une histoire et que ça finit, ça nous fait grandir très vite, seule. Je suis une grande romantique. Moi je n’ai pas envie de me satisfaire d’un accompagnateur.  Je suis assez indépendante. J’attends beaucoup mais j’attends pas forcément qu’il me sauve ou de le sauver, mais plutôt qu’il y ait une espèce de symbiose, une excitation intellectuelle et émotionnelle, et du désir aussi. 

J’ai une copine qui a dit un truc à la fois triste et à la fois vrai. Il y a un moment de magie.  Tu vois, quand deux personnes ne se connaissent pas très bien et il y a une espèce de feux d’artifices parce qu’ils voient la même chose. Puis après ils sont dévasté quand la magie disparaît. Sauf que le magie n’a jamais existé.  Après succession de déceptions et vous connaissez vraiment la personne, c’était peut-être pas ce que vous imaginez, mieux ou différent et on décide d’y aller quand même ou d’arrêter. Le feu d’artifice est terminé maintenant, on allume la lumière à 5h du matin. Il y a eu d’autres scènes dans le film, on a pas juste regardé les premières 5 minutes. 

D’ailleurs j’ai regardé un Ted Talk récemment, qui disait que c’est impossible de véritablement comprendre la sélection humaine, pourquoi une femme choisit un homme sur deux, qui ont les mêmes niveaux intellectuels, physiques et comportements sociaux. C’est très animal tout ça, on s’embrasse pour checker l’ADN de l’autre. Quand on dit qu’on a une “chemistry” (alchimie), c’est qu’on constate qu’on ferait un bébé très beau et en bonne santé ensemble. Après, cette théorie reste très hétérosexuelle…

 

Tu ne crois pas qu’on peut être attiré par quelqu’un pour d’autres raisons?  Genre, nous avons les mêmes modèles parentaux, ou qu’on s’est rencontré dans les vies antérieures?

 

JOSÉPHINE:  Je ne crois pas dans les vies antérieures, mais je crois qu’on a des âmes et à la vie après la mort, et je crois dans le souvenir génétique – les choses que je porte de ma grand-mère mais c’est pas à moi… donc oui je pense qu’on reconnaît les fautes et traumatismes chez l’autre, mais ça veut dire qu’on peut être meilleurs partenaires car on se comprend, et ça ne veut pas dire qu’on doit sauver l’autre. On vit hélas dans une société où nous sommes encouragés à être seul et indépendant, à trouver le bonheur toute seul, comme tu disais. Mais nous ne sommes pas fait pour être seul selon moi, nous vivons dans des communautés, nous tombons amoureux et nous procréons !

 

 

Le premier EP de FILM NOIR « Vertiges (Men of Glory) » est actuellement disponible en vinyle et sur toutes les plateformes numériques.